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Des R.E.E.L au réel I - Habiter le monde dans les interstices

Si je devais trouver un sous-titre à cet article cela pourrait être « Philosophie de l’effondrement, réseaux d’entraide et pratiques du réel »

Nous vivons une époque étrange : jamais le mot réel n’a été autant invoqué – il s’agirait d’être « réaliste », de prendre la « réalité » en compte, d’être pragmatique, une manière élégante de dessiner le chemin de la « performance »  - et, pourtant, jamais ce « réel » n’a semblé aussi difficile à habiter. Le réel apparait désormais moins comme un horizon dans lequel nous aurions de la joie à nous projeter,  que comme une série de chocs — crises écologiques, effondrements sociaux, ruptures énergétiques, instabilités politiques, nouveaux impérialismes économiques. Il ne se présente plus comme un monde intelligible habitable, mais comme une limite, parfois brutale, souvent déstabilisante, voire anxiogène.

Face à cette situation, deux attitudes dominantes semblent se partager le champ. La première consiste à nier ou à différer l’irruption d’un tel réel chaotique, en s’accrochant aux récits du progrès, de la transition technologique (et même écologique) ou alors encore du pilotage rationnel des systèmes (le « techno-solutionnisme »). La seconde attitude consiste à le contempler à distance, dans une posture d’éco-lucidité parfois désenchantée (la face « positive » de l’éco-anxiété), où la clairvoyance devient un lieu de peine, de solitude et d’impuissance .

Mais une troisième voie, plus discrète, émerge peut-être dans les interstices : celle de pratiques collectives qui ne prétendent ni sauver le monde, ni en percer le sens ultime, mais qui cherchent simplement à se tenir dans le réel, ensemble.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent les R.E.E.L. — Réseaux d’Échange et d’Entraide Locaux, portés notamment par le mouvement de l’Adaptation Radicale, et que je soutiens activement. Ces réseaux ne constituent pas une théorie du réel, ni un programme politique au sens classique. Ils sont d’abord une réponse pratique à la reconnaissance d’un monde instable, vulnérable, partiellement imprévisible. Ils reposent sur une intuition simple et radicale : lorsque les grandes structures, les organisations, les institutions qui semblaient constituer la solidité du monde,  vacillent, le réel se recompose dans les liens concrets de solidarité, d’entraide et de confiance locale.

Le jeu de mots entre Réel et R.E.E.L. n’est pas qu’un artifice sémantique. Il ouvre une interrogation philosophique profonde :

Et si le réel, aujourd’hui, ne se donnait plus comme un objet à connaître, mais comme un tissu de relations à développer , à entretenir ?

Cet article propose d’approfondir cette question pour éclairer une hypothèse centrale :

les R.E.E.L. ne sont pas une fuite hors du réel, mais bien au contraire, une manière contemporaine de l’habiter après la chute des illusions modernes.

Il ne s’agira donc pas de définir ce qu’est le réel une fois pour toutes, mais d’explorer comment il se pratique, se partage et se soutient dans un monde où la certitude a cédé la place à la vulnérabilité. En ce sens, la démarche des R.E.E.L. pourraient bien annoncer non pas un retour à la « Vérité », une et éternelle, mais l’émergence d’une manière d’être au monde  relationnelle, modeste, située, profondément humaine, en écho du travail des Tisserands, promu par le philosophe Abdenour Bidar.

Les trois Perspectives proposées dans le triptyque des articles précédents  — terrestres, spirituelles, communs — ont cherché à déplacer le regard : quitter une vision abstraite (« hors-sol »)  du monde,  pour réinterroger nos cadres de compréhension, et redonner toute leur importance aux formes concrètes de la coopération, de la conscience des communs. Mais une question demeure, plus fondamentale encore :« Qu’est-ce qui, aujourd’hui, empêche le réel d’apparaître comme tel ? »

La question est épineuse, tant ce réel peut apparaitre insaisissable, ambivalent, trouble. A la fois celui que l’on a envie de fuir, et celui qui se dessine dans les « fissures » qui en façonnent une métamorphose désirable.

Car le réel est là, toujours là dans sa dynamique transformatrice. Les crises écologiques, sociales, existentielles ne sont ni invisibles ni inconnues. Elles se manifestent dans les corps, les territoires, les relations. Pourtant, quelque chose continue de faire écran à une nouvelle lumière susceptible de percer l’ombre qui plane. Comme si nous vivions dans un monde saturé d’informations qui obscurcissent notre conscience, mais et comme si nous étions privé de prise tangible sur ce qui arrive.

Pour penser cette situation, l’allégorie platonicienne de la Caverne reste une image puissante — à condition de la déplacer, de la transfigurer.

Dans la lecture classique de Platon, la Caverne est un lieu d’illusion dont il faudrait s’extraire pour accéder à la vérité. Sortir, voir la lumière, puis éventuellement revenir pour éclairer les « prisonniers », et ainsi chercher à gouverner ceux qui sont restés enchaînés. Mais ce schéma repose sur une hypothèse qui ne tient plus : l’existence d’un dehors clair, stable, surplombant. Or notre époque est, je crois, précisément marquée par la disparition de ce dehors. Il n’y a plus de Soleil des Idées cher à Platon. Plus de vérité transcendante à partir de laquelle organiser le monde.

La Caverne contemporaine ne doit pas être pensée comme un espace physique clos dont on pourrait s’évader héroïquement, une fois le chemin de la lumière dévoilé. Elle est un milieu idéologique, un régime de perception et de normes qui (dé)forme le réel sans jamais réussir à lui donner une véritable consistance, celle du sens de l’habiter humainement.

L’ambition, la perspective, se transforment.  Ce n’est donc plus : comment sortir de la Caverne ? Mais : comment le réel, déjà là, est-il comprimé, tronqué, rendu illisible ?

La référence ici à la pensée « néolibérale » est cruciale. Ce que nous appelons communément « néolibéralisme » n’est pas seulement un système économique. C’est une perspective anthropologique, une vision du monde qui organise ce qui est jugé réel, pertinent ; ce qui doit être désirable.

Elle valorise, l’autonomie individuelle contre l’interdépendance , la compétition contre la coopération, l’adaptation incessante contre la transformation des milieux, la performance contre le soin ou la robustesse des organismes.

Barbara Stiegler – une philosophe à laquelle je fais souvent référence -  a montré avec précision comment l’injonction à l’adaptation est devenue centrale. Héritée d’une lecture particulière du darwinisme, l’injonction culturelle de l’adaptation s’est retournée contre le vivant lui-même. Il ne s’agit plus d’adapter les environnements aux besoins humains et non-humains, mais d’exiger des individus qu’ils s’ajustent sans cesse à un monde rendu instable – du fait de l’accélération du rythme des changements, des « évolutions » par le capitalisme lui-même.

« Il faut s’adapter » -  le titre de l’un de ses livres majeurs -  cette phrase fonctionne aujourd’hui comme un mur infranchissable de la Caverne. Elle rend impensable toute autre réponse que l’ajustement individuel à des conditions imposées.

C’est ici que la distinction que je fais entre adaptation et bifurcation prend tout son sens.

S’adapter, dans le sens néolibéral, c’est intérioriser les contraintes, se rendre et devoir être flexible, survivre individuellement dans un système dont l’horizon reste inchangé.

Bifurquer, au contraire, c’est reconnaître que certaines trajectoires sont devenues invivables, c’est renoncer à ce qui nous contente dans l’asservissement, c’est accepter aussi des pertes irréversibles, mais aussi inventer collectivement d’autres manières de faire monde.

Je retrouve là l’élan et l’appel de Abdenour Bidar à « réparer le tissu déchiré du monde », à faire œuvre de « Tisserand » , à « Empécher que le monde ne se défasse » pour reprendre un autre titre d’un livre qui vient de sortir de Fabrice Midal, dont je croises souvent la pensée.

La bifurcation ne suppose pas un ailleurs idéal. Elle se fait dans les conditions données, à partir de ce qui subsiste, de ce qui résiste, de ce qui coopère encore. Ecrivant cela, une autre référence inspirante me vient à l’esprit, car c’est précisément ce que montre Anna Tsing – une éthnologue -  dans son livre "Le champignon de la fin du monde"  .  À travers l’exemple du matsutaké –un champignon au cœur même des pratiques traditionnelles japonaises - elle décrit des formes de vie et de coopération qui émergent dans les ruines du capitalisme, et non après sa disparition. Le matsutaké ne pousse pas dans les environnements maîtrisés, standardisés, industrialisés. Il pousse dans les forêts dégradées, les zones perturbées, les paysages abîmés. Autour de lui se tissent des réseaux complexes d’interdépendance : humains précaires, écosystèmes fragiles, économies informelles, savoirs diversifiés, dans le croisement des histoires singulières et des destins sociaux de certaines populations marginalisées.

Ce que Anna Tsing met en lumière, c’est une réalité fondamentale de notre temps :

« le réel vivant ne disparaît pas avec l’effondrement des systèmes dominants ; il se recompose autrement. »

Il n’y a pas de table rase. Il y a des formes de vie mineures, discrètes, souvent invisibilisées, qui persistent et s’inventent, se développent dans les interstices.

Dans cette perspective, le réel n’est pas à découvrir, mais à désenclaver, à libérer, à décompresser. Les relations d’entraide, les réseaux informels de soin, d’attentions mutuelles, les expérimentations locales, les communs, les bifurcations existentielles existent déjà ; sont déjà là. Mais l’idéologie dominante néolibérale les invalide, les invisibilise,  les rend marginales, irréalistes, non viables, anecdotiques ; alors qu’ils sont le « réel-réel ».

La Caverne – au sens allégorique - n’est donc pas un monde d’illusions pures, mais un dispositif de disqualification du réel non conforme.

C’est ici que peuvent prendre  sens et consistance les Réseaux d’Échange et d’Entraide Locaux (R.E.E.L.). Ils ne cherchent pas à inventer un nouveau monde ex nihilo. Ils partent du réel tel qu’il est : trouble, fragmenté, vulnérable, ambivalent, incertain. Ils opèrent un déplacement crucial, vital  : ils rendent visibles, partageables et légitimes des pratiques qui, jusque-là, restaient dispersées ou invisibles.

Les R.E.E.L. donnent ansi consistance au réel en reconnaissant l’interdépendance non comme une dépendance et une faiblesse , mais comme une force, en instituant l’entraide comme une normalité, en faisant de la vulnérabilité de chacun un point de départ, comme l’occasion d’une relation, d’une reconnaissance, non un échec à dissimuler, à cacher, à soigner.

Les R.E.E.L ne promettent pas une sortie définitive de la Caverne. Ils travaillent à la transformer de l’intérieur, en élargissant les fissures, en laissant passer d’autres lumières.

L’enjeu n’est pas seulement de survivre dans l’adversité et l’enchainement. Il est de rendre ces formes de vie désirables, habitables, partageables, transmissibles. L’enjeu est de développer notre vivance et notre reliance.  Le néolibéralisme ne tient pas seulement par la contrainte ; il tient parce qu’il façonne nos imaginaires du possible. Lui opposer le réel, ce n’est pas brandir une vérité abstraite, mais faire exister d’autres manières de vivre qui donnent envie. D’être en-vie et de bien être ensemble.

Peut-être est-ce cela, aujourd’hui, « voir le réel » : non pas accéder à une vérité cachée, ésotérique,  mais reconnaître, soutenir et instituer ce qui, déjà là, qui affleure et qui respire la vie. Cela permet de vivre dans les fissures de la Caverne, dans les  ruines du capitalisme.

Le réel ne doit plus être pensé comme ce vers quoi nous sortirions pour nous sauver. Il est ce qui s’insinue de la vie véritable,  discrètement, dans les fissures du monde tel qu’il est. Apprendre à le voir, à le soutenir et à le rendre désirable est peut-être la tâche la plus politique de notre temps.

 

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​© 2018 adapté par Thierry Raffin. Créé avec Wix.com

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