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Des R.E.E.L au réel III – Le réel comme « Espérance en mouvement »

Dans les articles précédents, j’ai longuement interrogé la question du réel. À partir de l’allégorie platonicienne de la Caverne, nous avons exploré cette intuition troublante : ce que nous appelons « la réalité » est peut-être déjà une construction, une mise en scène, un régime de représentations qui façonne nos manières de penser, d’agir et de nous relier les uns aux autres, de déambuler comme des automates peut-être dans la  trame tronquée de la conception néo-libérale du monde ; et d’occulter ainsi d’autres pans d’un réel différent, comprimé dans les interstices.

J’ai imaginé que la Caverne contemporaine puisse être comprise comme une métaphore de cette idéologie néolibérale : un monde où l’adaptation est érigée en impératif, où le temps est réduit à de la valeur marchande, où l’individu est sommé de se débrouiller seul dans un système qui fragilise pourtant les conditions mêmes du vivre-ensemble.

Mais une question affleurait alors : Peut-on vraiment “sortir” de la caverne ?Ou faut-il plutôt apprendre à en voir les fissures  — et apercevoir que, dans ces fissures, un autre réel est en train d’émerger ?

C’est à ce point là là que s’inscrit cet article, qui cherche en donnant leurs dimensions concrètes aux R.E.E.L à conférer une consistance à ce réel autre. Il ne s’agit plus seulement de penser le réel, mais de le reconnaître dans des pratiques concrètes, déjà à l’œuvre dans nos territoires. Il s’agit de comprendre comment les Réseaux d’Échange et d’Entraide Locaux (R.E.E.L.), tels que je m’emploie à les explorer dans la démarche de l’Adaptation Radicale, peuvent être compris comme une espérance en mouvement : non pas une promesse abstraite, mais une dynamique relationnelle, incarnée, ancrée dans les territoires.

Quel rapport au temps et au travail ces démarches transforment-elles ? Comment l’entraide populaire rend-elle visible un autre réel ? Pourquoi l’identification  cartographique des acteurs de la bifurcation est-elle une pratique politique au sens profond ? Mais aussi quels sont les obstacles intérieurs et culturels à ces démarches ? Enfin,  en quoi les R.E.E.L. rejoignent-ils l’« espérance en mouvement » décrite par Joanna Macy et le Réseau des tempêtes de Pablo Servigne ?



L’un des verrous majeurs de notre époque tient dans une équation devenue évidente : le temps, c’est de l’argent. Cette équivalence m’apparait comprimer le réel.

Cette idée structure nos vies bien plus profondément que nous ne le croyons. Elle façonne notre rapport au travail, à la disponibilité, à l’autre. Elle rend l’entraide coûteuse, suspecte, secondaire. Elle nous fait croire que donner du temps est un luxe — alors que c’est peut-être la condition même du lien social dissout dans le « marché » comme figure dominante de l’échange économique.

Dans cette perspective, le réel relationnel est comprimé : les gestes gratuits deviennent invisibles, anecdotiques ;  les solidarités ordinaires sont disqualifiées car non rémunératrices. Les formes de coopération non marchandes sont reléguées à la marge, dans les limbes d’une générosité  valide  moralement mais facultative ou superfétatoire.


La démarche des R.E.E.L. cherche à prendre précisément le contre-pied de cette logique, de cette pente destructrice, source des processus d’effondrements.

L’acronyme des R.E.E.L, dit un peu son inspiration. Dans les Systèmes d’Échange Local (SEL) qui existent déjà depuis bien longtemps, le temps devient l’unité centrale de l’échange. Une heure vaut une heure. Voilà une belle égalité, bien supérieur à l’équation marchande du « temps=argent ». Peu importe la nature du service rendu. Ce qui compte, ce n’est pas la valeur marchande, mais la présence offerte.

Ce déplacement est loin d’être anodin. Il transforme la relation : celui qui donne et celui qui reçoit ne sont plus dans une simple opération économique, mais dans une réciprocité ouverte. Les compétences circulent, les personnes se rencontrent, les statuts s’effacent partiellement, une consistance du lien opère. Le sentiment d’« être quitte » ou « libéré » de tout lien par le fait d’  « acheter », de « payer » en monnaie fiduciaire,  laisse place à un attachement qui dépasse la transaction opérée, qui donne sa dynamique et son épaisseur aux jeux relationnels.


Si je prends un exemple local, en plein essor, des plateformes d’échange comme Trockee Trégor Solidaire prolongent cette logique dans le champ numérique. Elles ne cherchent pas à optimiser des transactions, mais à faciliter des rencontres réelles, locales, souvent entre personnes qui ne se seraient jamais croisées autrement. Ainsi me suis-je fais des connaissances sur le territoire, prenant le temps de l’échange discursif au-delà de la transaction, ouvrant de nouvelles connivences.

Dans ces nouveaux mode d’échanges, quelque chose se déplace. Le voisin cesse d’être un inconnu, le territoire cesse d’être un décor où des ombres se déplacent, le réel reprend une épaisseur relationnelle. Ainsi peut-on réhabiter le territoire, la terre, devenir Terrestres.


Dans ce moment de crise si particulier, parce que mondialisé, qu’a constitué la pandémie liée à la circulation à haute vitesse du virus du COVID, à la mesure des flux globalisés,  un mouvement singulier s’est aussi développé de manière intense comme une tentative de réponse mais aussi d’alternative à ce ralentissement et cette fragilisation de l’économie néo-libérale ; il s’agit de Solaris. Il faudra un jour en faire l’histoire, et j’y ai un peu participé en Bretagne dans les Côtes d’Armor, en étant présent dans ce moment de mise en place et de structuration des premières cellules (à l’image des cellules d’un corps vivant). Le réseau SOLARIS France  illustre un autre aspect de cette dynamique d’entraide, fondé sur un maillage humain, et se détournant explicitement de l’échange marchand monétaire. L’un des principe clé repose alors sur un travail d’inventaire et  de cartographie des ressources humaines et matérielles présentes sur un territoire. Compétences, espaces, outils, savoirs… ce qui existe déjà dans un lieu devient visible et mobilisable pour assurer la coopération pour faire face à l’adversité, mais aussi pour enrichir la résilience individuelle et collective. Lorqu’un savoir ou une ressources apparait important et trop rare, le maillage de proche en proche peut apporter une réponse par cet « Internet humain » auquel le réseau Solaris fait référence ; mais il s’agit aussi de le répandre par des actions organisées d’apprentissage mutuel. Souvent les questions de l’eau potable, de la conservation des aliments, des techniques de communication et d’alerte ont été au centre des discussions et des pratiques d’échanges de savoirs.

Cette cartographie n’est pas neutre : elle révèle les dépendances, les manques, mais surtout les possibilités de coopération. En rendant visibles les ressources, elle permet de mieux orienter les actions, de soutenir les projets, d’organiser les solidarités.

 

Mais pour que ce réel relationnel gagne en consistance, il doit aussi devenir visible. Le travail de cartographie des acteurs de la bifurcation — comme celui que j’ai mené sur le territoire entre Guingamp et Saint-Brieuc — n’est pas un simple recensement. Il est une révélation, une mise au jour, il prolonge et amplifie ce mouvement enclenché au sein des cellules Solaris.

Cartographier, c’est (dé)montrer que des initiatives existent déjà, des personnes agissent autrement, bifurquent à l’égard de la logique dominante. Ainsi des réseaux sont en train de se tisser, donnant sa trame à un nouveau réel.  Ce geste rejoint profondément l’appel de Bruno Latour à « dessiner le territoire de nos dépendances ». Il ne s’agit plus de cartographier des ressources abstraites, mais des relations vivantes : qui dépend de quoi, qui prend soin de quoi, qui rend possible quoi.

Sur un territoire comme celui situé entre Guingamp et Saint-Brieuc, cartographier les initiatives locales — associations, collectifs citoyens, tiers-lieux, fermes, réseaux d’entraide, plateformes solidaires — n’est pas un simple exercice descriptif. C’est un acte politique au sens noble : il rend visible un réel qui existe déjà mais que le récit dominant ignore.


Cette cartographie permet une prise de conscience décisive :nous ne vivons pas dans un désert social, mais dans un écosystème relationnel riche, souvent fragmenté, parfois isolé, mais bien vivant. Cette mise en visibilité change profondément notre rapport au réel : ce qui paraissait marginal devient central, ce qui semblait isolé devient relié,ce qui était fragile devient collectivement soutenable.

C’est exactement ce que Bruno Latour appelait de ses vœux :apprendre à dessiner le territoire de nos dépendances, à voir de quoi et de qui nous dépendons pour vivre, nous nourrir, nous soigner, apprendre, transmettre. En ce sens, cartographier les acteurs de la bifurcation, c’est réapprendre à habiter un territoire, non comme un décor, mais comme un réseau d’interdépendances humaines et non humaine.

Cette cartographie est déjà une pratique première du réel, en ce qu’elle se calque sur l’existant pour lui donner toute sa plénitude. Elle permet de passer d’un sentiment d’isolement à une conscience collective de l’interdépendance. Encore faut-il dépasser nos peurs de dépendance.


En effet ces pratiques peinent parfois à s’étendre. Ce n’est pas par manque de pertinence. C’est parce qu’elles se heurtent à des obstacles puissants, profondément intériorisés.

Cependant développer l’entraide et la coopération au quotidien  se heurte à des difficultés et des résistances profondes, tant qu’elles apparaissent à contre-courrant du mode d’être dominant. Aller vers son voisin n’est pas neutre., aller vers l’autre demande un effort. C’est prendre le risque de la rencontre, de la différence, parfois du désaccord ou même du conflit. Sortir de l’entre-soi, c’est accepter de ne pas tout maîtriser. Demander de l’aide suppose  de dévoiler et donc d’accepter sa vulnérabilité. Décider d’emprunter un tel chemin c’est aussi s’engager dans la traversée de nos peurs.


À cela s’ajoute dans notre société valorisant la productivité et la performance,  une fatigue diffuse : manque de temps, surcharge mentale, pression économique. L’idéologie dominante laisse peu d’espace pour des engagements qui ne produisent pas de rendement immédiat. Surtout, ces démarches entrent en conflit frontal avec une idée centrale du néolibéralisme :le temps est rare, le temps est cher, le temps doit être rentabilisé. Or l’entraide demande du temps. Du temps non optimisé, non productif, non strictement mesurable. Du temps pour ainsi dire gratuit, lent, parfois improductif au sens économique — mais hautement fertile sur le plan humain.

Désirer, vouloir que tout cela se transforme ne peut seulement être le fait de changements structurels, ni de lois contraignantes.

C’est ici que la bifurcation devient aussi intérieure.Il ne suffit pas de créer des dispositifs ; il faut désapprendre certaines évidences, relâcher la pression, accepter une autre temporalité. C’est un véritable travail de transformation culturelle et spirituelle.


Il existe pour cela des chemins de transformation, qui proposent des rituels susceptible de révéler d’autres réels possibles à cultiver dans les insterstices. Par exemple le Travail qui Relie, développé par Joanna Macy, offre une boussole précieuse pour traverser ces résistances. Dans son livre «Rituels pour la terre. Manuel d’éco-psychologie » , elle  propose quatre étapes :

1.      La gratitude, pour reconnaître ce qui soutient encore la vie.

2.      L’accueil de la douleur, pour ne pas se dissocier de ce qui souffre.

3.      Le changement de regard, pour voir les interdépendances et les possibles.

4.      Le changement de cap, là où s’ancre l’espérance en mouvement.


La gratitude nous permet de reconnaître ce qui existe déjà — ces réseaux, ces personnes, ces gestes d’entraide qui tiennent le monde à bout de bras. Honorer la douleur nous invite à ne pas nier la fatigue, l’isolement, la colère ou le découragement face à un système qui détruit les liens et les milieux de vie. Changer de regard, nous aide à ne plus être fascinés par les ombres qui s’agitent sur les parois de la Caverne, et à suivre ce que se trame dans ses fissures. Le changement de regard est crucial. Voir avec de nouveaux yeux, c’est précisément ce que permettent les cartographies, les R.E.E.L., les rencontres locales : apercevoir un autre réel, non plus abstrait, mais incarné, relationnel, territorial.


Mais surtout, il m’apparait que les R.E.E.L. peuvent être compris comme une incarnation collective de cette quatrième étape du changement de cap  : un passage à l’acte, modeste mais déterminé, qui transforme l’espérance en pratiques quotidiennes. C’est un entraînement joyeux, à la fois comme travail de répétition qui ancrent de nouvelles habitudes et valeurs dans nos pratiques, mais aussi un élan qui se répand de proche en proche comme une émulation du réel.

Il m’apparait aussi que ce chemin peut être celui que peuvent emprunter tous ceux qui ressentent face à un réel écologiquement menacé et menaçant, de l’éco-anxiété, qui est la contrepartie d’une éco-lucidité. L’éco-lucidité peut ainsi être le moteur de transformation du réel par la pratique des R.E.E.L.

 

Tout au long de cet article, nous avons cherché à montrer que le réel n’est pas à inventer de toutes pièces. Il est déjà là, mais fragmenté, comprimé, rendu invisible par un régime de pensée qui valorise la compétition, l’optimisation et l’isolement. Au terme de ce 3ème volet de réflexion sur les R.E.E.L , je voudrais retracer en quelques lignes le chemin parcouru ces dernières semaines.

Les articles Perspectives I, II et III ont ouvert trois portes essentielles :

  • une perspective terrestre, qui nous rappelle notre inscription dans des territoires vivants et limités ;

  • une perspective spirituelle, qui nous invite à transformer notre regard et notre rapport au vivant ;

  • une perspective des communs, qui remet la coopération et la responsabilité partagée au centre.


Les R.E.E.L. se situent à la croisée de ces trois chemins. Ils rejoignent profondément l’appel formulé par Pablo Servigne dans Le Réseau des tempêtes, ce manifeste pour une entraide populaire capable de nous soutenir face aux crises à venir. Pablo nous rappelle que la véritable résilience ne repose pas d’abord sur des stocks ou des solutions techniques, mais sur la densité des liens sociaux.

L’expression même de « réseau des tempêtes » vient de Joanna Macy, pour désigner ces communautés humaines qui, dans un monde en turbulence, choisissent de cultiver le courage, la solidarité et l’espérance active plutôt que le repli ou le déni.

Les R.E.E.L. ne sont pas un programme clé en main. Ils sont une orientation, une manière d’habiter le monde autrement. Ils invitent à donner du temps, à rencontrer ses voisins, à cartographier ce qui existe déjà, à ouvrir les cercles plutôt qu’à les refermer. Ils nous rappellent que la bifurcation ne commence pas par de grands discours, mais par des gestes simples, répétés, partagés, par l’attention aux communs locaux.


La question  restée ouverte, n’est plus : peut-on sortir de la caverne ? Mais plutôt : sommes-nous prêts à reconnaître le réel relationnel qui nous entoure, et à le faire exister ensemble ? Pour reprendre l’expression de Joanna Macy, l’espérance n’est pas une promesse abstraite. Elle est un mouvement. Et ce mouvement commence là où nous choisissons de nous relier.

 

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​© 2018 adapté par Thierry Raffin. Créé avec Wix.com

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