Perspectives I .... Terrestres
- associationenviede
- 2 janv.
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Quelles perspectives ? Voilà une question qui prolonge mes deux derniers articles, l’un sur la dimension permaculturelle du temps et l’autre sur mes « vœux » 2026… Au cœur de la question, l’inquiétude sans doute du futur, que l’épaisseur visqueuse du présent impose. Comment s’abstraire de la conscience de la Longue Marche du Temps Profond et du sentiment d’effondrement qu’elle met en perspective ? C’est aussi la question que posait Bruno Latour à sa manière dans « Où atterrir ? » et « Où suis-je ? » et à laquelle Alessandro Pignocchi cherche à répondre dans « Perspectives Terrestres ».
Alors peut-être devrait-on commencer par cette question « c’est quoi le problème ? »… Il y a bien sûr toujours au point de départ, le souci de savoir où l’on va dans un monde malmené ? S'il est possible de bifurquer et à quelles conditions ? On peut retrouver là le cœur même des interrogations existentielles et traditionnelles de la philosophie - questions récurrentes dans ce blog - ; celles de la manière dont on peut conduire sa vie dans le monde ? De cerner quelle est notre latitude ? Quels choix peut-on faire ? A-t-on seulement le choix ? Notre destin est-il dans nos mains ou est-il déjà inscrit dans une trajectoire dont nous ne sommes pas maîtres ? De quoi pouvons-nous être maîtres ? de notre Conscience ? quelle Conscience ? Ecologique ? Et cela veut dire quoi exactement « écologique » ?
Perspectives …Terrestres, Ecologiques ? Est-ce la même chose ? quelles en sont les racines ?

On peut être tenté de reprendre là les courbes balistiques du rapport Meadows pour le poser …

Bon le schéma nous révèle une échéance : 2100 …C’est là, ou plus exactement c’est le moment critique de l’atterissage… Mais où atterrir c’est surtout la question de savoir dans quel état, dans quelle situation allons nous pouvoir atterrir ?Et d’abord pourquoi cette métaphore de l’atterissage ?
Sans doute parce que le début des courbes depuis le début du Xxème siécle présente l’image d’un décollage presque parfait, il peut même sembler à l’approche des années 2000 que nous allons pouvoir atteindre les étoiles… Le rêve encore d’Elon Musk et consorts… Mais nous sommes dans le 1er quat du XXIème siècle et déjà les turbulences sont là, pertubatrices de notre vol… inquiétantes, la carlingue va-t-elle tenir ou exploser en vol ? En tout cas comme le diagnostic Bruno Latour, nous sommes hors sol et la Terre très loin au-dessous de nous, n’apparait plus que comme une mince pellicule de vie en surface et déjà n’a plus la consistance qu’on lui conférait. Là en hauteur, où nous sommes, nous manquerions d’air sans doute si la cabine se dépressurisait… Pas sûr non plus qu’il y ait des masques à oxygène pour tout le monde… ni encore moins de parachutes (Tout le monde ne voyage pas en première classe, le prix des billets n’est pas le même, tout le monde n’a pas droit au Champagne...). L’avion pourrait s’appeler « Titanic »… Mais pas de panique…
La terre, sur laquelle pendant longtemps dans la longue marche du temps de l’évolution, sur laquelle nous nous tenions après avoir appris à marcher debout, libérant nos mains et notre intelligence pour conquérir le monde de toutes les manières possibles (la mondialisation - la globalisation dans le vocabulaire latourien) nous apparait alors comme une perspective d’urgence absolue.
Nous avons décollé, et la destination que nous cherchions à atteindre « le Global » n’est plus atteignable fnalement , et le lieu du décollage («le Local ») n’existe plus vraiment… Le pilote (?) un œil sur l’indicateur du réservoir de kérosène, est bien embetté… et il convient de ne pas trop affoler les passagers… L’horizon du haut de la courbe ascentionnelle juste atteint est devenu un peu flou, et la descente s’annonce pour le moins vertigineuse… Le crash ne saurait plus être exclu pour ceux qui seront resté dans l’avion…
Entre ces deux « attracteurs » (le local et le global), la tension du « front de modernisation » , l’idée(ologie) du Progrès, même atteinte dans sa crédibilité en plein vol, n’en continue pas moins, par effet d’inertie, d’empêcher tout demi-tour… Bref, pour Bruno Latour, nous avons perdu non seulement le nord, mais aussi bel et bien la Terre, avec en prime cette injonction paradoxale que nous devons atterrir…
Cette injonction a rejoindre la Terre, ou plus exactement le Terrestre, est pressante, et délicate, car il faut réussir à mettre les passagers d’accord… Dans ce nouvel horizon (nouvel attracteur alternatif ) qui reste incertain, l’effondrement est devenu à notre portée et constitue même notre temps présent suspendu. Autrement dit dans cette mutation nécessaire du front de Modernisation en front du Terrestre, les points de suspension de l’accord interminable des passagers, constituent l’actualisation réïtérée d’instant en instant de la réalité de l’effondrement annoncé.
Une fois éculée, la métaphore de l’embarquement de l’humanité dans cet élan du front de modernisation vers un Global illusoire (destructeur ce faisant du Local ancestral), on rentre dans le dur de la compréhension de ce qui se joue (pour Latour…et pour nous pauvres humains) dans cet impératif de l’accord à l’heure d’atterrir quelque part : le statut de la Science ou du moins de sa propre mise en perspective [Galiléenne ou Lovelockienne]. S’y joue aussi (ce qui est une autre manière de le dire) la question de la redéfinition du Politique, et donc de l’ajustement des subjectivités, et plus largement des agentivités. Comment comprendre cette conjonction en ce moment de bascule de la Science, du Politique et des Subjectivités ? Son livre « Où suis-je ? » apporte des réponses à cette question, orchestrant autour de la perspective Terrestre, une articulation nouvelle de l’écologie politique, rompant avec le projet ancien des Lumières issu du grand partage entre l’ordre « naturel » et l’ordre « humain » (culturel) dont les « Modernes » se revendiquaient.
Ce passé n’est plus qu’un mythe et l’avenir apparait incertain. « Où suis-je ? » est une reformulation à la fois existentielle et anthropologique de la question philosophique classique « Qui suis-je ? » , à l’âge de l’anthropocène, dans ce qu’il appelle aussi le « nouveau régime climatique ».
Chassés du Paradis, selon notre mythologie judéo-chrétienne, nous pensions être sur Terre, condamnés à travailler à la sueur de notre front pour produire notre existence, mais en même temps grâce à la mirésicorde de Dieu, investis comme « maitres et possesseurs de la Nature » pour reprendre l’expression de Descartes . Notre perspective était alors celle d’une réserve infinie, inépuisable de ressources à exploiter. Et voilà que nous découvrons tardivement que nous sommes en réaliré, « Face à Gaïa »… Or Gaïa n’est pas strictement la Terre… Gaïa n’est pas inerte, elle est vivante, et ne constitue pas cet espace infini « Global » comme nous l’a vions envisagé en réussissant pour finir, non seulement à en faire le tour, mais à la savoir ronde et pleine de richesses. Et Gaïa, n’est qu’une fine pélicule de vie dans laquelle nous sommes condamner à évoluer et à partager avec les autres vivants qui sont nécessaires à sa survie comme Entité, plus que comme Déïté. Voilà « où nous sommes »…
L’enjeu est alors d’apprendre à prendre sa véritable place sur la Terre dans la conscience des attachements et des dépendances qui forment le système Gaïa. Il s’agit de parvenir enfin, à habiter la Terre.
Pour bien comprendre ce cheminement que je suis ici – Latourien – peut-être convient-il de mettre en perspective le projet de refondation de l’écologie politique qui anime la dernière partie de l’œuvre de Bruno Latour, avant de considérer comment elle est aujourd’hui reprise (par Alessandro Pignocchi entre autres ), mais aussi critiquée (par Andréa Malm entre autres). Au départ, il y a un tryptique « Face à Gaïa », « Où atterrir ? » et « Où suis-je ? » , qui a fini par être complété dans une tentative de « concrétisation » par le «Mémo sur la nouvelle classe écologique » (co-écrit avec Nikolaj Schultz) et diffusé à l’attention des « membres des partis écologiques et leurs électeurs présents et à venir ». Cependant, il faut bien comprendre là que Bruno Latour, tout en développant une analyse fine et "matérialiste" des agencements sociaux, opère une rupture avec le terme marxiste de "Classe" au sens de classe sociale positionné dans un Mode de Production.
Il cherche plutôt à montrer que le conflit politique décisif ne porte plus seulement sur la répartition de la production, mais sur la possibilité même de continuer à habiter la Terre. Il régénère ainsi l'approche du "Politique".
Sa “classe écologique” n’est pas une classe révolutionnaire au sens classique, mais une figure de regroupement politique adaptée à un monde défini par sa finitude, où la question n’est plus qui produit, mais ce qui permet encore de vivre.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la transformation et la bifurcation civilisationnelle qu’il esquisse : passer d’une civilisation de la conquête à une civilisation de la composition, passer d'une approche en terme de "mode de production", à une approche sensible et curieuse de modes d'existence et de composition des liens.
In fine, la constitution de cette « nouvelle classe écologique » dont il est question, c’est bien ce qui se joue dans l’avion… L’accord pour décider « où atterrir ». Même si tous ont intérêt à « Atterrir » , ce n’est pas nécessairement une classe d’intérêt au sens marxiste classique, définie par la place dans le système de production (exploités / détenteurs des moyens de production). La conscience de Classe n’est pas ici, celle de la découverte de ses propres intérêts objectifs, qui peuvent être obscurcis par l’Idéologie de la domination. La conscience est plus directement « Ecologique » ou pour mieux dire « Terrestre ». Elle n’est pas une l’exigence d’une parfaite « Liberté » au sens politique du terme (l’idéal de l’indépendance) mais bien plutôt au contraire une juste compréhension des dépendances, des déterminations impératives de notre existence sur la Terre au sein de Gaïa (à l’intérieur et dans le lien nourricier premier de la subsistance ). Ce que Frédéric Lenoir et Nicolas Hulot appelaient dans un autre livre « D’un monde à l’autre . Le temps des consciences » , reprenant ces mots à Romain Gary dans sa « Lettre à l’Eléphant » :
« dans un monde entièrement fait pour l’Homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus de place pour l’Homme »… et rappelant alors que « c’est d’abord d’un nouveau regard et d’une profonde transformation des esprits que nous avons besoin ».
D’un monde à l’autre, dans la perspective Latourienne, c’est découvrir que notre Terre-Gaïa n’est pas le monde de la « Nature ». C’est l’affirmation paradoxale que la classe-conscience-écologique est celle de l’ensemble du Vivant qui se substitue à la pensée d’une nature (environnement) extérieure à nous et sur laquelle nous pourrions agir en toute liberté. Comme l’écrit Bruno Latour dans « Où atterrir ? » : « Le Terrestre dessine littéralement un autre monde aussi différent de la « nature » que de ce qu’on appelait le «monde humain » ou la « société » . »
Au carrefour des "Sciences Studies" dont il est l’un des penseurs majeurs, Bruno Latour découvre, à mesure qu’il s’amplifie, le « problème écologique » comme nouvelle perspective remettant en cause les schémas de pensée des « Moderne ». Et paradoxalement, l’Ecologie dont la pensée dominante en fait (au-delà de la simple « sensibilité ») la nouvelle science de la Nature, se comprends dans la pensée latourienne, comme un nouvel espace politique dissolvant ladite « nature » . « Où atterrir ? » change la perspective. La Terre prend la place de la Nature, et la nouvelle classe écologique est appelée à se comprendre comme émergence des « Terrestres », confrontée à la question de la subsistance. Chez Latour, la subsistance n’est pas donc pas tant une catégorie économique qu’une approche géopolitique (anti-capitaliste sans le dire vraiment). La nouvelle question politique devient : « De quoi dépendons-nous pour subsister, et qui dépend de nous ? ».On peut alors trouver dans les recherches et les observations empiriques de Géneviève Pruvost, inspirées par la démarche « éco-féministe », le début d’une approche empirique et concrète de cette nouvelle classe écologique, au travers des pratiques de « Subsistance au quotidien » des communautés alternatives qu’elle étudie, et qui révèle une bifurcation radicale au regard des pratiques dominantes de la consommation capitaliste.
Etre « Terrestre », ce n’est pas comme une lecture littérale et simplificatrice, le laisserait penser, être un habitant de la Planète-Terre, mais être composé dans sa subsistance même de la Terre, comprise comme une Entité résultante « du fait que tout les êtres [qui la composent] ne cessent d’agir les uns sur les autres pour se faire agir en leur faveur réciproquement », comme cherche à l’exprimer Patrice Maniglier, dans un livre pour penser avec Bruno Latour ( « Le Philosophe, la Terre et le Virus »). Bref, la « perspective terrestre » est un perspective de l’intrication fondamentale des Etres. Et l’affirmation d’une Terre Une (dont le rêve Muskien de s’en abstraire, n’est que le dernier phantasme sans doute de l’utopie Hors-Sol, cette tentative anti-thétique de la perspective Terrestre, d’échapper à l’aporie du Global et du Local), n’est que l’expression de notre finitude, masquant le processus infini de fragmentation et de division des Etres qui la constituent, en même temps qu’elle fonde la géo-politique latourienne. Cette dernière nous permet de comprendre que la « perspective terrestre » ne saurait être décrite comme une simple ligne de fuite d’un point de vue géométrique encore moins comme une destination objective, mais doit être pensée comme une configuration ou une constellation d’existences entremêlées et d’agencements subjectifs.
Etre « Terrestre » en ce sens là, c’est se tourner vers le « territoire », non plus pensé comme le « Local » / « Global ». Là non plus il est moins question de géographie, que d’arpentage, si l’on veut bien comprendre dans ce mot, tout à la fois, les actions de parcourir l’espace, mais aussi de faire l’inventaire des êtres divers et variés, et même parfois insoupçonnés qui le composent, dans leurs intrications. Il s’agit alors d’être en capacité de discerner tous ces liens et ces attachements qui le composent, et dont nous sommes dépendants pour régler notre vie personnelle mais aussi collective. C’est aussi l’occasion alors, au-delà de l’entreprise de compréhension, de voir ce à quoi nous sommes attachés cette fois-ci au sens affectif-vital du terme, ce qui supporte, soutient et valorise notre vie ; et aussi à contrario ce qui la fragilise, la comprime, la contrarie. A la clé, le tri de nos attachements et l’effort pour trouver des chemins, parfois éprouvants et déchirants, du « détachement ». C’est là sous un autre nom, le travail épineux du « Renoncement », c’est-à-dire du « Choix ». Ainsi peut se constituer dans cette opération de tri, par la convergence des attachements et des détachements, une « classe écologique », c’est-à-dire une nouvelle orientation de Vie Terrestre. Le « Territoire » court ainsi selon des lignes de dépendances qui peuvent nous emmener très loin, et il est aussi structuré par les lignes de fracture entre les attachements concurrents des uns et des autres. En faire un territoire de vie, c’est réussir à circonscrire ces attachements, tout en négociant les points de divisions. Ce qui rend déchirant et difficile le tri des attachements, c’est qu’il s’agit d’agir au cœur même de nos contradictions, et de choisir une direction orientant alors le «Territoire » d’une certaine manière. C’est la mise en ordre de ces opérations de « Démêlement » qui produit le « Territoire de Vie » . On comprend que tout se joue là, dans cette « Enquête sur nos liens au-delà de l’humain ». J’y reviendrais plus longuement encore en m’appuyant sur cet autre livre majeur sur le sujet, de Charles Stépanoff « Attachements » .
Pour conclure ce premier article, j’emprunte les mots lumineux de Alessandro Pignocchi à la propre conclusion de son livre « Perspectives Terrestres ».
La liberté est associée au fantasme de délivrance et, par extension, à la capacité de se passer de tout lien et de tout attache un peu trop durable. Il s'agit de devenir de purs individus flottants, consacré à la réalisation de leur désirs, via la consommation notamment.
[...]
Les perspectives terrestres prennent acte de l'usure du paradigme moderne et tentent de créer à leur tour leurs désirs, leurs savoirs, leurs humains. Les joies qu'elles espèrent voir se déployer touchent au sentiment d'appartenir à un maillage intersubjectif d'humains et de non-humains liés à des milieux de vie. Des joies plus pleines et englobantes, plus structurantes que la victoire individuelle. Des joies que la modernité a progressivement effacées du champ des possibles, amputant les subjectivités humaines de toute une part de leurs facultés. Les liens, les attachements, les dépendances ne sont plus niées - ce qui est absurde, nous sommes des créatures fondamentalement faites de liens-, mais revendiqués, chéris et, dans la mesure du possible, choisis et façonnés. Les perspectives terrestres aspirent à libérer des puissances de l'affectivité humaine, à progresser vers des institutions et des mondes ouvrant une plus grande diversité et à une plus grande chatoyante affective.






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