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Perspectives III... Les Communs

Si le Terrestre désigne le sol commun sur lequel nous avons atterri, et si le spirituel nomme la manière dont nous apprenons à y tenir sans fuite ni promesse de salut (voir les deux articles précédents) alors reste une question : comment faire monde ensemble dans ces conditions ? Comment transformer cette tenue intérieure et cette lucidité partagée en formes concrètes de vie commune, de décisions et de tensions habitables ? C’est à cette épreuve — institutionnelle autant qu’éthique — que doit se confronter  je crois toute communauté Terrestre.

Les deux perspectives précédentes pourraient donner l’illusion d’une sorte d’empilement : d’abord le Terrestre, puis le Spirituel, comme s’il s’agissait de deux niveaux distincts d’analyse ou de deux registres séparés de l’expérience. Ce serait une erreur. Comme on a pu le voir le Terrestre ne s’oppose pas au Spirituel, pas plus que le Spirituel ne surplombe le Terrestre. Ils constituent les deux faces indissociables d’une même réalité vécue : celle de notre manière d’habiter ensemble un monde fini, vulnérable et partagén de faire communautés.

-          Le Terrestre nomme la fin de l’extériorité : il n’y a plus de sol neutre, plus de décor stable, plus de « Nature » silencieuse sur laquelle projeter nos activités.

-          le Spirituel ne désigne ni une croyance, ni une intériorité séparée, ni un refuge face à la dureté du réel. Il renvoie à des dispositions mentales et des pratiques : des formes d’attention, de retenue, de responsabilité, de soin, qui rendent possible une vie humaine Terrestre.

Comment des dispositions intérieures peuvent-elles se traduire en formes de vie partagées, durables, discutables ? Comment ces dispositions peuvent-elles ne pas simplement flotter dans l’air ? Comment nécessitent-elles des formes de mise en commun ? Un travail d’institution ?

À partir de quel moment ce qui nous tient — l’eau, les sols, les lieux, les savoirs, les relations — devient-il ce que nous tenons ensemble ?

C’est à cet endroit précis que surgit la question des « Communs ».Non comme une solution clé en main, ni comme un modèle idéalisé, mais comme une interrogation politique, éthique et spirituelle à la fois, quant à la constitution, l’institution des Communautés.



 

En passant du « ce qui nous tient » au « ce que nous tenons ensemble » nous pouvons comprendre que nous dépendons de réalités qui nous précèdent et nous dépassent en tant qu’individu : l’eau que nous buvons, les sols que nous cultivons, les paysages que nous habitons, les savoirs que nous mobilisons, les relations qui nous soutiennent. Ces réalités nous tiennent dans tous les sens de l’expression – nous font tenir et nous enserrent. Elles conditionnent notre existence. Ce passage à l’étape du « tenir ensemble » n’est pas seulement conceptuel, il est corporel et social, il touche le « réel ». Les démarches comme celle des Réseaux d’Échange et d’Entraide Locaux (R.E.E.L)  que développe le mouvement Adaptation Radicale , proposent de penser les communs à partir de relations ordinaires transformées en pratiques d’entraide concrètes – en inscrivant l’interdépendance humaine dans des actions collectives visibles et répétées plutôt que dans des abstractions.

Mais cette dépendance, aussi vitale soit-elle, ne suffit pas à faire un commun.

Un commun n’existe pas parce qu’une ressource est partagée. Il existe lorsque cette dépendance devient consciente, discutée, assumée collectivement. Tant que l’eau est perçue comme un flux disponible, tant que la terre est traitée comme un support d’exploitation, tant que les liens sociaux sont supposés aller de soi, il n’y a pas de commun — seulement des usages juxtaposés, souvent concurrents.

Comme le formulent Pierre Dardot et Christian Laval, « le commun n’est pas un bien, mais une pratique sociale instituante » (Commun, 2014). Autrement dit, le Commun n’est jamais donné : il se fabrique, se maintient, se défend. Il suppose un engagement collectif pour prendre soin de ce dont on dépend, pour en circonscrire les usages, pour en organiser la transmission, il suppose et il institue la Communauté.

Les travaux précurseurs d’Elinor Ostrom ont montré que cette organisation ne peut être décrétée de l’extérieur. « Aucun système de règles imposé d’en haut ne peut garantir durablement la gestion d’une ressource commune » (La gouvernance des biens communs) . Le commun naît toujours d’un lien situé entre une communauté et ce qui la fait vivre.

Instituer un commun, c’est donc organiser une transformation, un passage décisifs  : passer de la consommation à la responsabilité, de l’usage immédiat à la durée, de l’individuel au collectif. C’est reconnaître que certaines choses ne peuvent plus être laissées à la seule logique de l’appropriation ou du marché, non par morale, mais par nécessité d’habitabilité.

Cependant cette nouvelle perspective transforme les conditions mêmes de la gouvernance communautaire. Il ne s’agit plus comme dans l’impératif néo-libéral d’une adaptation dans le régime de la commande vertical des experts bureaucratiques (comme le décrit Barbara Stiegler dans sa critique du modèle idéologique du Néolibéralisme – « Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique» ) , mais d’apprendre ensemble à décider sans le recourt à un garant ultime.

Penser les communs aujourd’hui, c’est d’abord accepter une situation inconfortable : celle d’un monde sans arbitre ultime. Il n’y a plus la Nature extérieure pour trancher à notre place, plus de Progrès censé ordonner et justifier les sacrifices présents, plus d’autorité transcendante à laquelle déléguer nos choix difficiles. Bruno Latour que j’ai largement suivi jusqu’ici, l’exprime sans détour :

« Il n’y a plus de Nature pour nous dire ce que nous devons faire » (Bruno Latour - Face à Gaïa, 2015).

Cela ne signifie pas que tout se vaut. Ce n’est pas un nouveau relativisme,  mais que la responsabilité ne peut plus être déléguée en dehors d’un collectif constituant une communauté d’intérêt et de décision.

Les communs se déploient précisément dans cet espace sans « Ciel ». Ils obligent à décider ensemble, sans certitude absolue, sans fondement indiscutable. Cornelius Castoriadis parlait à ce propos d’auto-institution :

« La société ne reçoit pas ses lois d’un ailleurs ; elle se les donne elle-même » (L’institution imaginaire de la société, 1975).

Gouverner un commun, ce n’est donc pas appliquer une règle idéale, toute faite, héritée, intangible, mais assumer collectivement des choix toujours révisables, toujours discutables. C’est accepter que l’autorité ne repose plus sur l’ascendance ou la transcendance, mais sur la responsabilité partagée. Cependant nous savons et nous expérimentons, que cette responsabilité collective ne conduit pas spontanément à l’harmonie. Bien au contraire. Là où il y a commun, il y a inévitablement mise en tension, conflit : conflits d’usage, conflits de priorités, conflits de visions du monde. Penser les communs exige donc de rompre avec l’illusion selon laquelle le consensus serait l’horizon naturel du vivre-ensemble. Prendre en compte le Terrestre comme j’ai cherché à le réintroduire ici depuis les deux premiers articles, suppose une révision de notre pensée du Politique et en particulier du fonctionnement démocratique de manière élargie. La question difficile ici, est bien alors d’accepter la conflictualité comme expression de nos limites, mais aussi de nos affects tels qu’ils conditionnent la construction politique des communautés, ainsi que des perspectives différentes liées aux position de classe d’intérêt divergents, sans basculer dans l’affrontement destructeur ou négateur de la position de l’autre.

On peut suivre ici la philosophe belge, spécialiste de ces questions Chantal Mouffe défendant une vision radicale de la démocratie. Elle  rappelle que

« le but de la politique démocratique n’est pas d’éliminer le conflit, mais de le rendre compatible avec la coexistence » (L’illusion du consensus, 2000).

Le commun ne supprime pas le désaccord ; il lui donne une forme, celle des enjeux mêmes de l’accordement entre tous, qui ne se confond pas avec l’ « accord » (au sens de « tous d’accord »), et qui peut prendre acte des désaccords.

Un autre philosophe, post-marxiste, Jacques Rancière va plus loin encore :

« Le politique commence quand ceux qui n’ont pas de part prennent part » (La mésentente, 1995).

Dans cette perspective, un commun vivant est toujours susceptible d’être contesté, déplacé, redéfini. Lorsqu’il cesse de l’être, il se rigidifie et perd sa légitimité.

Faire communauté, ce n’est donc pas rechercher l’accord permanent ou un alignement selon une pensée unique, mais créer des espaces où les conflits peuvent être nommés, arbitrés, retravaillés, sans se transformer en violence destructrice.  La question de la mise en œuvre de l’entraide à l’intérieur d’un groupe, de son émergence souvent spontanée au cœur même de l’adversité partagée, telle que pensée par Pablo Servigne peut  aider à comprendre cette dimension importante du dépassement des tensions ou des divergences qui peuvent exister. En effet, les pratiques de l’entraide permettent de recadrer le conflit non comme une rupture, mais comme opportunité paradoxalement de renforcer le tissu social.

Si le commun suppose d’organiser le dissensus, c’est parce que l’entraide elle-même est un mode de relation qui traverse les désaccords. En nous invitant à tisser des liens horizontaux robustes — comme le propose le concept de « Réseau des tempêtes » — Servigne montre que les conflits ne sont pas des obstacles irrémédiables, mais des moments où le lien social peut se solidifier.

Si l’entraide se manifeste en tout premier lieu au temps des catastrophes, ce n’est pas cependant le meilleur moment pour établir les règles qui sont nécessaire à l’organisation d’une communauté. Le « sauve-qui-peut » se fait plutôt bien souvent en dehors des règles. Il convient donc de réfléchir à la manière dont la logique de l’entraide au quotidien, peut devenir source d’une nouvelle régulation des échanges qui puisse échapper ou faire sortir du système dominant de l’échange marchand et monétaire.

C’est ici que le travail d’Isabelle Stengers, dans Au temps des catastrophes, devient décisif. Face à la tentation de gouverner par la nécessité — « il n’y a pas le choix », « il faut agir vite » — Isabelle Stengers appelle à apprendre à ralentir, à hésiter, à faire place à la discussion. Non pour nier la gravité de la situation, mais pour éviter que la peur ne confisque la capacité collective de décider.

C’est pourquoi instituer des règles dans un commun suppose d’apprendre à ralentir ensemble. D’observer et de comprendre. Ainsi, ralentir ne veut pas dire attendre,  ne rien faire, mais créer les conditions d’une décision partagée  et surtout d’un « agir juste »  : prendre le temps de comprendre les usages, d’écouter les attachements, de rendre visibles les conséquences, de mesurer les impacts possibles sur les générations futures. Les limites ne sont alors plus des interdits abstraits, mais des protections contre l’accélération et la simplification.

Un autre auteur clé pour ces questions - Ivan Illich -  permet de prolonger cette réflexion en donnant chair à ces limites, en les comprenant comme une sagesse de la mesure contre l’hubris. Pour lui, une société conviviale est celle où les outils — techniques, institutions, règles — restent à la mesure de celles et ceux qui les utilisent. Lorsqu’un système dépasse un certain seuil, il devient contre-productif : il détruit l’autonomie qu’il prétend garantir. Les règles, dans cette perspective, ne doivent pas maximiser l’efficacité, mais préserver la capacité d’agir ensemble.

Illich insistait sur le fait qu’une règle n’est légitime que si elle reste à la mesure de celles et ceux qui la vivent. Lorsqu’elle devient trop complexe, trop abstraite, trop éloignée des usages concrets, elle cesse d’être conviviale et se retourne contre ses propres finalités. Comme il l’écrivait :

« Au-delà d’un certain seuil, les institutions deviennent contre-productives : elles détruisent ce qu’elles prétendent servir. » — La convivialité, Ivan Illich

On comprend que dans sa pensée, la liberté ne se mesure pas à l’absence de limites, mais à la possibilité de les discuter et de les ajuster collectivement. Une règle est légitime lorsqu’elle protège les conditions d’usage d’un commun sans se transformer en machine abstraite, incompréhensible ou irréversible, bureaucratique. Elle devient oppressive lorsqu’elle se détache des pratiques concrètes et des communautés qu’elle prétend organiser.

Instituer la sobriété dans les communs ne consiste donc pas à faire appel à l’injonction morale pour régir les comportements individuels. Il s’agit de reconnaître que certains usages, certaines intensités, certains seuils menacent la possibilité même de continuer à faire communauté. Le Renoncement n’est pas ici une vertu privée ou religieuse, mais une décision collective orientée par la lucidité de la mesure et des limites dans une recherche de durabilité commune. « Au temps des catastrophes », l’établissement des règles de vie commune doit pouvoir donner une centralité au «souci écologique » qui ouvre à la question du « prendre soin ».

Cette critique des systèmes hypertrophiés, cet appel à la « convivialité » pose immédiatement une question politique : comment empêcher que les règles, même bien intentionnées, ne soient confisquées par des structures hiérarchiques séparées ? Qui peut décider et comment ?

C’est ici que l’apport de la pensée éco-anarchiste de Murray Bookchin devient crucial. Pour lui, la crise écologique ne peut être dissociée des formes de domination sociale et politique. Il écrit sans détour :

« La domination de la nature découle de la domination de l’homme par l’homme. »— The Ecology of Freedom, Murray Bookchin

Bookchin ne plaide pas pour l’absence d’organisation, mais pour des formes de gouvernance directes, décentralisées, redevables, ancrées dans les territoires et les communautés concernées. Dans cette perspective, les limites ne peuvent être décrétées par une autorité extérieure — État, experts, marché — sans perdre leur légitimité écologique et politique.

C’est cette exigence qui ouvre naturellement sur la question du soin : car aucune règle, aussi bien conçue soit-elle, ne tient sans un travail quotidien de maintien, d’attention et de réparation. Le soin apparait là comme une sorte d’ infrastructure invisible du commun, une disposition à intégrer pour faire communauté.

Si les règles donnent une forme aux communs, elles ne suffisent pas à exprimer l’esprit de la communauté. Ce qui permet à cette dernière de s’inscrire dans le temps, de traverser les tensions et les crises, relève souvent de pratiques et de compétences sensibles moins visibles : écouter, accueillir, réparer, ajuster, prendre en compte les fragilités. C’est ce travail discret que l’on peut nommer le « soin » (appelé le « care » en anglais) .

Deux autrices de l’éco-féminisme peuvent venir illustrer ce point de l’importance du soin :

« Le soin de la Terre et le soin des communautés humaines sont inséparables : détruire l’un, c’est détruire l’autre. »— Vandana Shiva, Staying Alive: Women, Ecology and Development

« Le pouvoir qui dure est le pouvoir qui nourrit, protège et relie. »— Starhawk, Dreaming the Dark

Dans les communs, le soin n’est donc pas un supplément moral ni une disposition individuelle facultative. Il est une infrastructure ou une disposition politique, sans laquelle les règles se rigidifient, les conflits s’enveniment et les institutions se vident de leur sens. Prendre soin d’un commun, c’est prendre soin à la fois des milieux, des relations et des personnes qui les habitent.

Ce travail est d’autant plus important qu’il est rarement reconnu comme tel. Il repose souvent sur des gestes ordinaires, sur du temps donné, sur une attention aux autres qui échappe aux indicateurs de performance. Pourtant, sans cette trame invisible, aucune gouvernance — même la plus horizontale — ne tient durablement.

Donna Haraway nous met en garde contre les récits héroïques ou salvateurs. Face aux crises, écrit-elle,

« il ne s’agit pas de chercher le salut, mais d’apprendre à rester avec le trouble »(Staying with the Trouble).

Encore une fois, le soin ne vise pas à effacer les conflits ni à promettre une harmonie future. Il permet de cohabiter dans l’incertitude, de maintenir le lien malgré les désaccords, de rendre supportable ce qui, autrement, conduirait à la rupture.

Dans cette  perspective éco-anarchiste que je développe ici, le soin devient ainsi un pilier de la gouvernance. C’est bien cette intention du soin qui soutient l’autonomie collective sans passer par la coercition. Cela  permet de traverser les crises sans déléguer entièrement la responsabilité à des structures centralisées, tel que l’Etat ou même telle ou telle instance « représentative ». On pourrait résumer ainsi : « Là où le pouvoir surplombant impose, le soin compose. Là où l’urgence ordonne,  le soin temporise ».

« Une société écologique doit être fondée sur la participation directe, non sur la domination ou la délégation permanente du pouvoir. »— Murray Bookchin, The Ecology of Freedom

Faire communauté, ce n’est donc pas simplement décider ensemble des règles, ni même organiser les conflits. C’est aussi reconnaître que la durée repose sur un engagement continu à prendre soin — des lieux, des usages, des personne, du collectif — et à accepter la vulnérabilité comme une condition partagée plutôt que comme une faiblesse à corriger.

« Tenir » sans autorité surplombante repose donc  sur une combinaison fragile mais puissante : des règles discutées, une gouvernance située, et un travail de soin collectif vigilant et ancrée dans la durée. Reste alors une question décisive : comment – dans des temps devenus instables-  instituer ces formes sans les figer,  de telle sorte qu’elles restent vivantes, souples, ajustables, adaptables ?Une institution vivante ne précède pas les problèmes : elle émerge en réponse à eux, et se transforme avec eux. Les communs ne sont pas des modèles à appliquer, mais des processus qui se recomposent au fil des situations. Est-ce de l’instabilité ou au contraire une adaptabilité nécessaire ? Ce qui peut apparaitre comme une fragilité doit sans doute être assumée et ne pas être perçue comme une faiblesse. Elle est plutôt au final une force politique.

« Il ne s’agit pas d’avoir raison, mais de faire attention à ce qui importe. »— Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes

Une institution qui accepte de se dire inachevée reste attentive aux usages, aux conflits et aux attachements qui la traversent. Elle conserve la capacité d’apprendre, de corriger ses règles, de rouvrir des décisions que l’on croyait stabilisées. C’est le cœur d’une gouvernance partagée et vivante, attentive à prendre soin.

Dans cette perspective, instituer ne signifie pas clore, mais bien a contraio maintenir ouvert. Les règles doivent pouvoir être révisées, les dispositifs ajustés, les responsabilités redistribuées. Cette réversibilité n’est pas un aveu d’échec ; elle est une reconnaissance de la complexité des milieux et de la pluralité des points de vue.

Bruno Latour qui nous a d’une certaine manière guider jusqu’ici nous invite à penser ces institutions comme des formes d’atterrissage collectif. Sans garant extérieur, sans sol définitif, il s’agit moins de stabiliser que de composer, moins de gouverner que de faire tenir ensemble des humains et des non-humains aux intérêts parfois divergents. Les « collectifs » où s’agencent ainsi les êtres - humains et non-humains -  deviennent alors des espaces d’apprentissage politique, où s’expérimentent des manières de vivre avec les conséquences de nos choix, de nos décisions en « commun », mais non sans tension.

« Il faut apprendre à composer avec des êtres qui ne sont pas d’accord, mais qui doivent pourtant vivre ensemble. »— Bruno Latour, Où atterrir ?

Faire tenir sans figer, suppose enfin une mémoire partagée. Les communs durables sont ceux qui savent transmettre leurs règles, leurs conflits, leurs erreurs et leurs ajustements. Cette mémoire n’est pas celle d’un âge d’or à préserver, mais celle d’un chemin parcouru, toujours susceptible d’être réinterprété.

En conclusion, on pourrait dire que dans des temps instables, la solidité des communs que nous mettons au cœur de notre existence Terrestre, ne réside pas dans la rigidité de nos institutions, mais dans notre capacité à rester attentifs et responsables, afin qu’elles puissent jour après jours restées ajustables, révisables, vivables. La promesse n’est pas la stabilité, mais une autre forme de continuité : celle d’un engagement collectif à habiter le changement sans se défaire.

Les communs apparaissent ainsi comme le point de jonction du Terrestre et du Spirituel. Ils traduisent dans des pratiques, des règles et des institutions ce double apprentissage : reconnaître notre dépendance et assumer notre responsabilité.

Ils ne promettent ni harmonie, ni solution définitive. Ils proposent autre chose, de plus modeste et de plus exigeant : organiser collectivement la coexistence, prendre soin de ce dont nous dépendons, accepter les conflits sans les laisser nous défaire.

Dans un monde sans ciel, faire commun, c’est peut-être cela, au fond :apprendre à faire tenir ensemble, dans le temps, ce qui nous tient.

 

En complément de cette conclusion, je souhaitais remettre en perspective ce triptyque, qui a été comme une longue méditation sur ce que l’avenir pouvait devenir sous l’impulsion de notre « espérance en mouvement » pour reprendre une expression de Joanna Macy qui si souvent m’inspire. Puissiez-vous trouver dans cette « postface », un chemin de réalisation.

 

Du Terrestre aux communs : une invitation à habiter ensemble (postface)


En écrivant ces trois textes, je me suis souvent surpris à revenir à ce même lieu intérieur que je connais bien : celui où les questions ne sont pas des obstacles, mais des chemins. Peut-être cela vient-il de toutes ces années passées à explorer la méditation, la présence, le corps, l’attention — autant de pratiques qui ne visent pas à fuir le réel, mais à habiter plus intensément ce qui est là.

Quand j’ai rencontré l’idée de Terrestre chez Bruno Latour, j’ai d’abord éprouvé une résonance intellectuelle, claire et tranchée. Puis, peu à peu, j’ai senti qu’il manquait quelque chose : non pas dans la pensée de Latour, mais dans la mise en acte de cette pensée. C’est une chose de dire que la Nature en tant qu’instance extérieure n’est plus la garante de nos jeux politiques ; c’en est une autre de vivre cette condition, de comprendre ce que cela demande à notre cœur, à nos corps, à nos gestes.

Je me suis alors rendu compte que ce que je cherchais n’était pas seulement une nouvelle théorie, mais une transition intérieure profonde. Une transition qui me parle intérieurement : "je descends de l’idéel et je pose mes pieds sur le sol qui m’accueille, là où je vis, là où je décide, là où je suis responsable."

Et il m’apparait que cette transition n’est pas seulement personnelle ; elle est collective. Elle s’exprime dans les lieux que nous partageons, les décisions que nous prenons, les tensions et les conflits que nous ne pouvons plus nier ou éviter pour réussir à fonder une Terre Habitable.

Le passage du Terrestre à ce que j’ai appelé ici le Commun n’est pas une abstraction. C’est une expérience vécue : reconnaître que les sols que nous foulons, les eaux que nous utilisons, les relations que nous tissons, ne sont pas des ressources neutres, mais aussi des engagements lucides dans nos attachements à tenir ensemble. Cela demande sans doute une forme de courage tranquille que je souhaite ici pouvoir partager — un courage que j’ai souvent vu resurgir au cœur même des pratiques méditatives, des questionnements et des réflexions que je partage sur ce blog : accueillir le présent sans détour, voir sans juger, toucher ce qui est fragile sans regarder ailleurs, nourrir au fil des articles et des pensées la bienveillance.

Et c’est ici que je tourne vers toi, lecteur, avec une invitation sincère, plus que des recommandations ou des conseils. Si les mots de ces articles résonnent en toi, ne les laisse pas seulement vivre dans la tête. Cherche où, dans ton propre lieu de vie, dans ta communauté immédiate, dans tes relations quotidiennes, cette transition du Terrestre aux communs est à l’œuvre — ou en attente au travers de la constitution de véritables réseaux d’échange et d’entraide locaux (R.E.E.L) , pour qu’advienne un autre réel…

  • Quels sols portes-tu dans ta vie ?

  • Quels attachements te relient déjà à des pratiques, des lieux, aux autres dans des élans de Joie ?

  • Où sens-tu cette tension entre ce que tu veux préserver et ce que tu dois inventer, faire advenir dans l’échange et le partage ?


Ce n’est pas une question intellectuelle. C’est une question de présence.

Je nous invite non pas à croire — mais à voir, à sentir, à juger avec la même attention que lorsque nous méditons sur notre respiration ou observons les contours d’un instant présent. Car une vie Terrestre ne se déploie pas d’en haut ; elle se compose ici, ensemble, dans des gestes concrets, dans des conversations, dans des médiations, dans des tensions assumés, dans des Renoncements et des Réconciliations.


Spinoza l’aurait dit : Ce chemin n’est pas facile. Il n’est ni rapide, ni linéaire. Mais il est réel, palpable, et profondément humain.

Si ces dernières lignes viennent nourrir ta propre marche — même d’un pas, même hésitant — alors elles auront rempli leur sens.

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​© 2018 adapté par Thierry Raffin. Créé avec Wix.com

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