Perspectives II... Spirituelles
- associationenviede
- 5 janv.
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Serait-il inconvenant de parler de "spiritualité" lorsque l’on parle d’écologie ? Trop religieux pour les uns, trop vague pour les autres, trop récupéré par l’industrie du « bien-être » ; la « perspective spirituelle » apparait incomprise, inconsidérée. Pourtant, quelque chose résiste : la sensation diffuse que la crise écologique n’est pas seulement une crise des ressources, des technologies ou des institutions, mais une crise plus profonde de nos manières d’être au monde. Le «Terrestre » s’oppose-t-il au « Spirituel » comme la Terre au Ciel dans une pensée dualiste, ou bien plutôt l’un et l’autre sont-ils dans une relation de Yin-Yang comme dans le signe du TAO ?
Avec le Terrestre, Bruno Latour nous a appris à renoncer à la Nature comme décor extérieur et à atterrir dans un monde sans extériorité, sans garantie, sans promesse de retour à l’équilibre. Mais cette conversion politique est aussi une épreuve existentielle. Car habiter un monde fini, vulnérable et conflictuel ne relève pas seulement de nouveaux calculs ou de nouvelles lois : cela exige une transformation de nos attachements, de nos désirs, de nos renoncements — autrement dit, de ce que l’on peut appeler, sans mystique ni transcendance, une « Spiritualité Terrestre ».
Il ne s’agit pas de réenchanter le monde ni de lui rendre une âme perdue, mais d’apprendre à tenir dans un monde qui ne promet plus le salut. Le spirituel n’est plus ce qui élève hors du monde, mais ce qui rend capable d’y rester sans se rendre destructeur. C’est cette dimension, souvent sous-évaluée ou même évacuée du débat écologique, que cette seconde perspective se propose d’explorer : non pas le spirituel contre le politique, mais le spirituel comme condition d’une politique du Terrestre.
En quoi la perspective du mouvement de l’Adaptation Radicale Profonde contient-elle une dimension spirituelle ? comment les orientations du Travail qui Relie profondément ancrées dans la perspective éco-féministe, permettent-elles à l’Adaptation Profonde de se développer comme disposition intérieure et comme élan collectif pour ré-habiter la Terre ?

Aujourd’hui, au moment où la Terre cesse d’être un fond silencieux pour devenir une puissance réactive, la question spirituelle revient, non comme un retour du religieux, mais comme une nécessité terrestre. Car habiter un monde fini, abîmé, instable, sans promesse de salut ni garantie de retour à l’équilibre, exige autre chose que des solutions techniques ou des injonctions morales. Cela exige une transformation plus intime et plus collective : une manière renouvelée de consentir au réel. Comme l’article précédent a cherché à le montrer, Le « Terrestre » selon Bruno Latour n’est pas seulement un sol à défendre, c’est une véritable épreuve intérieure et collective du questionnement de nos attachements. Une manière de le synthétiser pourrait se formuler de la sorte :
« La question n’est plus de savoir ce que nous voulons croire, mais à quoi nous sommes prêts à nous attacher. »
En passant ainsi d’une question de « croyances » à la question des valeurs sous-jacentes à nos « Attachements » et à la perspective des « Détachements » nécessaires sans doute pour construire les nouvelles conditions « Politiques » possibles de notre existence sur cette « Terre » que nous redécouvrons, la perspective acquiert sa dimension « Spirituelle ».
Le mot spiritualité suscite aujourd’hui une méfiance presque instinctive. Trop souvent, il évoque la croyance, la consolation, l’évasion hors du monde — autant de postures qui semblent incompatibles avec l’épaisseur matérielle de la crise écologique. Pourtant, si l’on remonte avant la modernité religieuse, la spiritualité ne désignait ni un dogme ni un salut, mais une manière de se tenir dans l’existence.
Chez les stoïciens, elle n’était pas affaire de foi, mais d’exercice. Exercice de discernement, de maîtrise du désir, d’acceptation active de ce qui ne dépend pas de nous. Comme on a pu le lire déjà souvent dans ce blog, Épictète ne promettait aucune rédemption ; il proposait une lucidité :
« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses. »
La spiritualité, en ce sens, est une écologie intérieure : elle apprend à ne pas confondre besoin et désir, puissance et domination, liberté et démesure. Elle ne détourne pas du monde, de la Terre-Gaïa ; elle prépare à y faire face sans illusion.
C’est précisément cette tradition que l’écologie contemporaine retrouve, souvent sans le dire. Car la crise écologique n’est pas seulement une crise des ressources ; elle est une crise de nos dispositions intérieures — une incapacité collective à accepter les limites sans chercher à les abolir.
Avec le « Terrestre » la politique devient ainsi une sorte d’épreuve spirituelle. Comme on l’a vu dans l’article précédent, Bruno Latour a montré avec force que la modernité reposait sur une fiction : celle d’une Nature extérieure, stable, infinie, servant de décor à l’histoire humaine. Cette fiction s’effondre. Le monde-Gaïa réagit, résiste, se dérègle. Nous ne sommes plus « sur » la Terre ; nous sommes pris dedans.
« La Terre n’est plus le décor de l’action humaine, elle en est devenue l’un des principaux protagonistes. »— Bruno Latour
Mais ce basculement n’est pas seulement politique ou scientifique. Il est proprement spirituel, au sens stoïcien le plus strict : il nous confronte à ce qui échappe à notre maîtrise. Le Terrestre nous retire nos deux béquilles « Modernes » — la transcendance religieuse et le progrès infini — et nous laisse face à une question existentielle : comment vivre dans un monde sans garantie ?
On peut songer à Marc Aurèle et méditer sur cette formule des « Pensées pour moi-même » :
« Reçois sans orgueil, laisse aller sans regret. »
Cette maxime, vieille de deux mille ans, résonne aujourd’hui avec une intensité nouvelle. Atterrir. Devenir Terrestre, ce n’est pas espérer un monde meilleur ; c’est apprendre à habiter un monde abîmé sans le fuir ni l’achever.
Pour moi cette perspective apparait véritablement de spirituelle terrestre parce qu’elle ne cherche ni l’élévation, ni la transcendance, ni la sortie du monde, mais au contraire une intensification du rapport à ce qui nous fait nous y tenir. Elle ne vise pas un salut « Hors-sol », mais une manière plus juste d’habiter un monde fini, vulnérable et réactif. En cela, elle s’inscrit pleinement dans l’orientation proposée par Bruno Latour : refuser l’opposition entre matière et esprit, entre Nature et Culture, entre faits et valeurs, pour reconnaître que toute spiritualité est toujours déjà située, incarnée, attachée.
Être spirituel de manière terrestre, ce n’est donc pas s’élever au-dessus du réel, mais apprendre à y rester. Rester avec ce qui résiste, ce qui contraint, ce qui souffre, ce qui dépend. C’est reconnaître que nos existences sont tissées de relations — avec des sols, des eaux, des vivants humains et non humains — et que ces relations ne sont pas de simples conditions matérielles, mais des engagements éthiques. La spiritualité devient alors une éducation de l’attention : apprendre à percevoir ce à quoi nous tenons réellement, et ce qui dépend de nous en retour.
Contrairement aux spiritualités de l’arrachement, la spiritualité terrestre ne promet aucune sortie de crise, aucune rédemption finale. Elle accepte la finitude – la nôtre, celle du Vivant dans son ensemble, du Monde - comme condition première. Elle ne cherche pas à dépasser la Terre, mais à composer avec elle, à écouter ses rétroactions, à accepter qu’elle ne soit plus un décor passif mais un acteur à part entière. C’est en ce sens, qu’elle est profondément politique : elle transforme nos manières de juger, de décider et de gouverner, non à partir de principes abstraits, mais à partir de situations concrètes sources de disputes.
Cette spiritualité est aussi terrestre parce qu’elle ne sépare pas l’intérieur de l’extérieur. Le travail sur soi n’y est jamais dissocié du travail sur les formes communes de vie. Se rendre plus lucide, plus sobre, plus attentif n’a de sens que si cela modifie nos pratiques, nos arbitrages, nos institutions locales. L’éthique personnelle devient indissociable de la « gouvernance des communs » (point sur lequel nous reviendrons dans un 3ème volet de notre triptyque), et la spiritualité cesse d’être privée pour devenir une disposition collective.
Enfin, cette perspective est terrestre parce qu’elle assume le conflit. Là où les spiritualités désincarnées cherchent l’harmonie, elle accepte la discordance, la négociation, le désaccord comme dimensions irréductibles de la vie partagée sur une Terre sans arbitre extérieur. Elle ne cherche pas à pacifier le monde, mais à le rendre habitable malgré les tensions. En cela, elle rejoint pleinement l’appel latourien à une géopolitique terrestre : une politique des attachements, des limites et des responsabilités, soutenue par une spiritualité sans Ciel (conçu comme le lieu du Salut), mais non pas sans exigence.
La modernité a voulu se libérer de la finitude par l’accumulation, l’accélération, la substitution technique. Le sentiment, presque l’injonction de la Liberté était lié à cette proclamation, mais aussi cette illusion de l’infinitude. L’écologie vient rappeler une vérité ancienne : certaines limites ne sont pas des obstacles, mais des conditions de possibilité de la vie.
Les penseurs éco-anarchistes comme Ellul, ont tôt pointé l'hubris de la Modernité, de la société techniciste, appelant à davantage de mesure, de ralentissement. Dans un livre co-écrit avec son ami Bernard Charbonneau - "La nature du combat" - il écrit :
"La limite, c'est l'expression suprême de la liberté de l'homme qui choisit de ne pas faire ce qu'il pourrait faire" - cité par Patrick Chastenet dans "Les racines libertaires de l'écologie politique.
Il s'agit bien pour lui, de rompre avec cette autonomie de la pensée techniciste qui commande de faire parce que l'on a la puissance de faire. Voilà la perspective spirituelle de l'homme.
Les stoïciens parlaient de mesure, Épicure de sobriété joyeuse. Ce dernier avertissait :
« Si tu veux enrichir quelqu’un, ne lui donne pas plus, apprends-lui à désirer moins. »
Cette sagesse antique est rejointe aujourd’hui aussi par les critiques éco-féministes de la modernité extractiviste. Vandana Shiva écrit ainsi :
« La crise écologique est une crise de la pensée patriarcale qui croit que la nature est une ressource morte à exploiter. »
La spiritualité terrestre n’est donc pas une intériorité coupée du monde ; elle est une conversion du regard : passer d’un monde-objet à un monde-relation. Elle apprend à reconnaître la vulnérabilité — des sols, des corps, des communautés — non comme une faiblesse à corriger, mais comme une réalité à respecter.
En cela, les principes promus par le mouvement de l’Adaptation radicale (dans lequel je suis profondément engagé, comme j’en ai parlé dans mes « vœux » — Résilience, Renoncement, Restauration, Réconciliation — peuvent être lus comme une ascèse collective, au sens antique du terme : un entraînement, une préparation pour temps difficiles. A la manière dont les stoïciens se répétaient les « logoi philosophoi» pour faire face par avance à l’adversité consubstantielle de l’existence et de l’ordre même du Monde (Cosmos). Le Cosmos n’est pas pure harmonie, mais agencement de la diversité, organisation de l’adversité.
Le premier R de la Résilience pose une question stoïcienne fondamentale : qu’est-ce qui dépend encore de nous ? Non pour tout sauver (Salut), mais pour discerner ce qui mérite d’être préservé dans la durée pour nous faire tenir. Tenir c’est aussi une disposition intérieure. Ainsi la résilience intérieure, répond à une autre question, souvent refoulée : comment tenir psychiquement, éthiquement et relationnellement dans un monde qui se dégrade sans cesse ? Comment faire de l’éco-anxiété, une éco-lucidité ? Elle concerne le rapport à la peur, à la perte, à l’incertitude, au conflit. Sans elle, la résilience matérielle se fissure rapidement : épuisement, rivalités, replis identitaires, violences. A bien y réfléchir, les deux dimensions se conditionnent mutuellement. Sans travail intérieur, la résilience matérielle devient une lutte pour la survie. Sans ancrage matériel, la résilience intérieure devient un luxe ou une fuite. Une véritable adaptation radicale, profonde conduit à penser, à organiser, à préparer des collectifs capables à la fois de produire, de partager et de traverser ensemble l’épreuve ; « à concevoir ensemble des réponses aux processus d’effondrements ».
Ici, l’éco-anarchisme — et en particulier de Murray Bookchin — apporte ici une clé essentielle en montrant que la crise écologique n’est pas d’abord une crise de ressources, mais une crise de rapports de domination.
« La domination de la nature par l’homme découle de la domination de l’homme par l’homme. » — Murray Bookchin, The Ecology of Freedom
Cette formule lie directement la résilience matérielle (rapport aux milieux), la résilience intérieure (rapport à soi et aux autres) et la forme politique des communautés.
Pour Bookchin, la résilience n’est ni une capacité individuelle, ni un simple dispositif technique ; c’est une qualité relationnelle d’un collectif émancipé, capable d’auto-organisation, de délibération, de conflit non destructeur.
Le R du Renoncement est sans doute celui qui, spontanément, apparait le plus « spirituel » des quatre R, car il touche au désir. Renoncer, ce n’est pas se priver ; c’est refuser de nourrir ce qui détruit les conditions mêmes de la vie commune. C’est une fidélité aux communs à long terme contre les satisfactions individuel immédiates. Le renoncement est le plus spirituel des 4R parce qu’il est celui qui ne peut pas être imposé de l’extérieur, ne peut pas être compensé techniquement, ne peut pas être simplement simulé institutionnellement. Il suppose une conversion du regard constitutif même de l’intention intérieure du renoncement, au sens antique et stoïcien : apprendre à désirer ce qui dépend de nous, et à lâcher ce qui nous détruit.
C’est aussi pourquoi il est le plus difficile, le plus conflictuel, et peut-être le plus subversif. Mais sans lui, les autres R risquent toujours de servir la survie d’un monde qui ne veut pas mourir — au lieu de permettre l’émergence de formes de vie réellement terrestres.
C’est en cela qu’il est spirituel : il confronte à la finitude, il met à l’épreuve le désir, il transforme le rapport au pouvoir. Sans renoncement, l’adaptation reste une tentative de préserver l’essentiel de l’ancien monde. Avec le renoncement, elle devient une métamorphose, une transformation de l’Etre et du Monde.
La perspective éco-féminisme, ici, est cruciale. Elle montre que le problème n’est pas l’abondance ou le confort en soi, mais une structure de désir fondée sur la domination : domination des corps, des femmes, des peuples, des non-humains, des territoires, de la « Nature ».
Une citation de Starhawk, figure majeure de l’éco-féminisme libertaire, éclaire puissamment ce point :
« Le problème n’est pas le pouvoir, mais le pouvoir-sur. Renoncer au pouvoir-sur est la condition pour faire émerger un pouvoir-avec, capable de soutenir la vie. »— Starhawk, Truth or Dare
Cette phrase est importante. Elle reformule le renoncement non comme une privation morale, mais comme un changement de qualité du rapport au monde. Renoncer, ici, c’est renoncer à contrôler, renoncer à extraire sans limite, renoncer à décider sans être affecté.
Chez Vandana Shiva, une autre penseuse clé de l’éco-féminisme, le renoncement prend la forme d’un principe de suffisance, profondément spirituel et politique à la fois (et d’inspiration proprement stoïcienne) :
« La durabilité commence lorsque nous reconnaissons ce qui est suffisant. »— Vandana Shiva, Earth Democracy
En son temps, Sénéque nous apprenait déjà :
« La pauvreté n’est pas d’avoir peu, mais de désirer davantage. »— Sénèque, Lettres à Lucilius, II, 6
« Est riche celui qui se contente de ce qu’il a. »— Lettres à Lucilius, IX, 3
Reconnaître le suffisant n’est pas un calcul économique, mais un acte intérieur de désenvoûtement : sortir de l’illusion que plus signifie mieux, que croissance signifie sécurité, que maîtrise signifie liberté.
la Restauration engage un autre registre spirituel, souvent moins visible mais tout aussi profond : Il ne s’agit pas simplement de restaurer des objets et des pratiques reconnues comme plus résilientes , mais de la réparation relationnelle et de la fidélité au vivant. Restaurer, ce n’est pas maîtriser ni corriger le monde. C’est prendre soin de ce qui peut encore l’être, sans garantie de succès. Cette disposition implique : l’acceptation de l’irréversibilité, la patience, l’humilité face au temps long du vivant, et une attention fine aux relations plutôt qu’aux résultats.
L’éco-féminisme est ici encore une fois central pour comprendre cette dimension spirituelle de la Restauration, car il révèle que restaurer n’est pas « revenir en arrière », mais apprendre à prendre soin dans un monde irréversiblement abîmé.. Donna Haraway l’exprime avec une sobriété radicale :
« Il ne s’agit pas de sauver le monde, mais de rendre possible la cohabitation. »
Une autre citation éco-féministe de Vandana Shiva mérite d’être mentionnée ici :
« Prendre soin de la Terre, c’est prendre soin de nous-mêmes, parce que nous faisons partie de ses cycles de régénération. »— Vandana Shiva, Staying Alive
Cette citation montre que la restauration n’est pas un acte technique, mais une relation réciproque : restaurer la Terre, c’est restaurer notre place en elle.
Enfin, la Réconciliation ne promet pas l’harmonie. Elle reconnaît le conflit comme structurel. La Réconciliation est sans doute le R le plus difficile, non parce qu’il serait moralement plus exigeant, mais parce qu’il touche à ce que les autres R peuvent encore contourner : la relation à l’autre dans le conflit irréversible. Là où le Renoncement travaille le désir, et la Restauration le soin, la Réconciliation travaille la blessure, la responsabilité et la co-implication.
Se réconcilier, c’est reconnaître sa part d’implication — individuelle et collective — dans l’effondrement en cours. La dimension spirituelle de la réconciliation émerge de la reconnaissance et l’acceptation de la honte, de la responsabilité sans coupable unique, de la fin de l’innocence, et en même temps d’une étape clé qui est celle d’honorer sa peine pour la souffrance du monde. C’est un travail intérieur profond : accepter que le mal ne soit pas toujours extérieur, ni clairement assignable.
Le R de la Réconciliation est le plus difficile parce qu’il empêche les stratégies de purification morale qui conduisent à désigner des coupables simples, à s’installer dans une position de vertu, et même à se penser « du bon côté ». Or, dans un monde effondré, nous sommes à la fois , victimes de systèmes destructeurs, bénéficiaires de ces mêmes systèmes, et parfois leurs relais involontaires.
La Réconciliation exige donc de nous de tenir ensemble des positions contradictoires sans les résoudre. C’est là une épreuve et un exercice spirituels majeurs : vivre avec la dissonance sans la nier.
Encore une fois l’éco-féminisme est essentiel ici, car il refuse toute réconciliation qui ferait l’économie de la violence subie — notamment par les femmes, les peuples colonisés, les non-humains. Se réconcilier ne signifie pas oublier, pardonner au sens chrétien de l’expression. Cela signifie refuser que la violence structure l’avenir, sans effacer le passé.
« La guérison ne vient pas de l’oubli, mais de la capacité à rester en relation sans reproduire la domination. »— Starhawk, Truth or Dare
Il est intéressant aussi de noter un lien entre le R de la Réconciliation et le Travail qui Relie (The Work That Reconnects) de Joanna Macy qui est à la fois structurel, spirituel et politique. En réalité, on peut dire que la Réconciliation, dans l’Adaptation Radicale, correspond presque terme à terme à l’étape la plus difficile de la spirale de Joanna Macy : celle qui consiste à honorer notre douleur pour le monde — et à la traverser sans la refouler ni la sublimer. La douleur n’est pas seulement empathique (« ce qui arrive aux autres me touche »), elle est aussi implicative (« je fais partie de ce qui détruit »), et relationnelle (« ce qui souffre est lié à moi »).
Honorer cette douleur, ce n’est ni la guérir, ni la dépasser, ni la consoler. C’est l’accueillir comme un signe de lien. Joanna Macy insiste sur ce point fondamental : la douleur pour le monde n’est pas une pathologie, mais une capacité intacte et essentielle à ressentir l’interdépendance.
Honorer la douleur pour le monde sans s'y perdre est rarement possible seul. Elle appelle des cadres collectifs sûrs — cercles, rituels, récits partagés — ce qui la rend aussi politiquement subversive dans des sociétés qui valorisent la performance et le contrôle émotionnel. C’est une voie importante pour ceux qui souffrent de leur éco-anxiété. C’est un chemin, une spirale, qui permet de la transformer en éco-lucidité partagée. C’est exactement là que la Réconciliation devient spirituelle : elle consiste à rester en relation malgré la blessure, sans se refermer, sans projeter la faute, sans se dissocier, sans sombrer.
Il y a là un apport décisif pour l’adaptation profonde. Sans ce passage par la douleur honorée, le renoncement ne pourrait être que de l’indifférence, la restauration resterait instrumentale, la résilience serait uniquement défensive.
En empruntant ce passage, l’action devient plus juste, la coopération devient plus profonde, les communs deviennent habitables malgré les conflits.
La Réconciliation, soutenue par le Travail qui Relie, permet ainsi une adaptation profonde : non pas l’ajustement à un monde dégradé, mais la transformation de notre manière d’être en relation dans ce monde.
En conclusion, on pourrait dire que cette perspective « Spirituelle-Terrestre » que l’on peut discerner dans les orientations de l’Adaptation Radicale, ainsi exposée, nous commande de « Rester plutôt que de chercher à s’échapper »
Si la modernité a cru pouvoir se débarrasser du spirituel en le reléguant au privé ou au religieux ; en réalité, elle s’est surtout privée de ce qui permettait de faire face à la finitude, à la perte et à l’irréversible autrement que par la fuite en avant. Le désenchantement du monde (décrit par Max Weber) n’a pas supprimé le besoin de spiritualité ; il l’a laissée dans un vide, ou une difficulté d’expression légitime.
Le Terrestre, tel que Latour nous invite à l’habiter, ne propose aucun refuge. Il ne promet ni harmonie finale, ni rédemption, ni retour à un état antérieur. Il impose au contraire de composer avec des limites, des conflits, des dépendances et des deuils. Or apprendre à renoncer, à réparer, à se réconcilier sans garant ultime — comme le proposent les 4R de l’Adaptation radicale — apparait comme une tâche éminemment spirituelle, même lorsqu’elle est rigoureusement laïque.
Les écoféministes nous rappellent que cette spiritualité passe par le soin, l’interdépendance et la vulnérabilité assumée ; les penseurs de l’éco-anarchisme, qu’elle ne peut s’incarner que dans des pratiques locales, conviviales et anti-autoritaires. Ensemble, ils dessinent une spiritualité sans Dieu, sans maître et sans promesse, mais profondément exigeante : une spiritualité de l’habiter, de l’Etre Terrestre.
Peut-être faut-il alors renverser la question. Ce n’est pas : avons-nous encore besoin de spiritualité ? C’est plutôt : comment une communauté peut-elle affronter la finitude sans une spiritualité commune — fût-elle terrestre, conflictuelle et imparfaite ?
Habiter le Terrestre n’est pas une solution. C’est une épreuve. Et c’est précisément pour cela qu’elle appelle une spiritualité.






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